De la participation vers la co-décision : construire un projet de territoire en « prenant soin » de ses habitants

La Vème République a été conçue historiquement pour que la décision politique soit réservée aux élus, qui « consultent » lors de la délibération préalable des « experts » et techniciens qui les assistent. C’est là tout le paradoxe de la démocratie représentative : une fois leurs représentants élus au terme de la campagne, les citoyens doivent leur faire confiance jusqu’aux prochaines échéances électorales. Historiquement, la mise à l’agenda de problèmes et le fait de considérer qu’ils devaient être traités en public -collectivement- sont issus de processus longs et encore inaboutis puisque nous observons encore aujourd’hui les symptômes d’une société dans laquelle une (grande) partie des citoyens ne se sent ni représentée, ni même écoutée. Avec « Nuit Debout » en 2016, les citoyens avait alerté leurs élus sur la nécessité de débattre de la méthode et du fond des réformes avec eux. Les mouvements des Gilets Jaunes en 2018-2020 ou contre la réforme des retraites en 2019 ont montré comment le « projet » jupiterien n’avait pas été pensé avec les concernés et ne répondait donc pas à leurs attentes. Les tentatives de rattrapage qui ont suivi -le Grand Débat puis la convention Citoyenne pour le Climat- n’ont pas tellement réussi à convaincre que les représentants du pouvoir étaient prêts à faire évoluer leur habitudes de gouvernement. Le problème étant que si la décision est prise sans les concernés mais en leur nom et pour leur bien, la réalité montre que cela ne se traduit pas dans les faits. Plusieurs observations et expérimentations -menées par la SCIC Citeomix à Mirecourt notamment- montrent que pour embarquer l’ensemble des citoyens de tous les territoires dans des projets ambitieux et durables, il faut les construire ensemble par un processus exigent qui valorise les compétences de chacun tout en prenant soin des plus « vulnérables ».

1.    Un mouvement pour l’ouverture de la décision publique aux citoyens….

Par leurs actions et notamment leur spécialisation, les mouvements sociaux français des années 1970-1980 ont commencé à réclamer l’ouverture de la décision publique, qu’ils estimaient monopolisée par les responsables politiques, à l’ensemble de la société civile. Des auteurs comme Michel Callon et Bruno Latour ont montré comment une tendance à techniciser la décision, en opposant de plus en plus profanes et experts, contribuait à écarter les citoyens des décisions qui les concernaient, surtout vis-à-vis de certains acteurs qui n’étaient pas considérés comme légitimes à en faire partie(Callon et al. 2013). La sociologie des sciences et techniques s’est particulièrement focalisée sur la manière dont les acteurs collectifs sont devenus spécialistes de certains sujets techniques pour parvenir à mettre à l’agenda public les sujets de controverses qui les intéressaient. En effet, de nombreux sujets ont été débattus essentiellement par des « experts » avant que les citoyens s’invitent dans le débat avec des moyens parfois violents. Ainsi les riverains de sites d’enfouissements de déchets nucléaires ou des malades atteints par le virus du Sida sont parvenus à s’imposer dans le débat pour réclamer le droits des « profanes » à s’exprimer sur des sujets sur lesquels ils s’étaient formés et revendiquaient une forme d’ « expertise d’usage ».

Dans les années 1990, avec l’arrivée de nouvelles causes et de nouveaux acteurs sur la scène politique en France, mais également en Amérique du Nord et un peu plus tard en Amérique latine (en proie à d’autres difficultés politiques à ce moment-là), une partie des mouvements sociaux s’est tournée vers la contestation des politiques publiques urbaines. Avec la montée de l’enjeu environnemental, même s’il est resté « fragile », l’écologie est devenue l’une des causes majeures des mobilisations collectives (Boy, 2009, p. 49). L’impact des grands projets d’infrastructure (sites d’enfouissement, autoroutes, lignes de TGV, aéroports…) a été de plus en plus contesté par les collectifs écologistes qui réclamaient un débat plus démocratique et ouvert sur ces questions. La centralisation des décisions au niveau national a été perçue comme un moyen d’exclure les citoyens, phénomène massivement remis en cause et largement étudié (Fourniau 2001 ; Godard 1990 ; Lascoumes 1994 ; Lolive 1997). Les mouvements contre les projets de réaménagement de quartier décidés sans leurs habitants se sont multipliés : mobilisations dans le quartier de l’Alma à Roubaix, apparitions des premières ZAD, associations de riverains contre les destructions de tours…

Face à ces mouvements,  les pouvoirs publics ont été contraints d’ouvrir leur processus de décision avec différents dispositifs, ce qui a favorisé dans un premier temps l’ouverture du débat. La concentration des mouvements sociaux en faveur d’une ouverture du processus de délibération et de décision politique a donc entraîné son évolution à partir des années 2000 plus particulièrement. En France, les conflits d’aménagement ont favorisé l’institutionnalisation du débat public, ce qui a eu comme conséquence essentielle l’ouverture du débat sous différentes formes de mises en œuvre (Bacqué et Gauthier 2011, Fourniau 2013). Est apparue ce qu’on a appelé la « participation (citoyenne) » qui désigne le processus par lequel les citoyens ont été progressivement intégrés aux processus de décision et qui met en œuvre la délibération entre citoyens et responsables politiques (Bacqué et Gauthier 2011). La législation a élargi régulièrement les droits des citoyens à être informés et consultés sur les décisions qui les concernent, en matière d’urbanisme notamment. Cela a conduit à la création de la Commission Nationale du Débat Public et à l’instauration d’un dispositif phare : la réunion publique. Dans le reste du monde, d’autres mécanismes participatifs ont été mis en œuvre dans le but d’inclure les citoyens au processus de décision : les tables de concertation à Montréal (Combe, 2010), les budgets participatifs à Porto Alegre, les conseils participatifs locaux au Venezuela… Dans nombre de ces pays, la généralisation de la mise en œuvre de pratiques participatives au niveau local est devenue une norme légale, parfois inscrite dans les Constitutions (Garibay, 2015).

2.    … qui montre les limites de la participation institutionnelle à représenter les « invisibles »

La participation a donc renouvelé l’exercice démocratique et la délibération qui se déroule dans la sphère publique s’est trouvée en partie transformée. Mais une distance de plus en plus grande a été remarquée entre l’idéal délibératif et la réalité des dispositifs participatifs observés en France et ailleurs dans le monde. Si la participation est devenue une injonction réglementaire dans les démocraties modernes, des chercheurs ont montré qu’elle n’est pas forcément la garantie d’une avancée démocratique concrète. Il semble en effet exister un « cens caché » dans les processus participatifs qui correspond au phénomène par lequel un nombre limité de personnes diplômées et aisées participe directement aux activités politiques (Gaxie, 1993). En France, une sous-représentation des personnes appartenant aux groupes dominés (précaires, jeunes, populations d’origine immigrée, femmes…) a été constatée dans les expériences participatives. De nombreux travaux ont mis en avant des facteurs structurels favorisant l’inégalité d’accès aux instances participatives : des facteurs sociaux (Bacqué et Sintomer, 2011), territoriaux (Jobert, 1998 ; Lolive, 1997 ; Trom, 1999) et politiques (Fourniau, 2001, 2007). Des thèses récentes ont montré que ces mécanismes participatifs échouent à représenter les voix minoritaires ou contestataires et participent à l’affirmation de positions dominantes, particulièrement lors de concertations menées dans le cadre de projets d’aménagement (Carrel, 2004 ; Gardesse, 2012 ; Combe, 2010).

L’expérience du Grand Débat National en 2019 illustre bien la difficulté à attirer une partie de la population à laquelle il prétendait justement répondre et donc le manque de représentativité de ces débats institutionnels. La sur-représentation des urbains, retraités, diplômés, hommes, propriétaires et socialement aisés montre bien que ceusont ceux qui soit se sentent légitimes soit ont encore suffisamment confiance dans ce type de dispositifs participatifs pour consacrer du temps à s’y exprimer (Fourniau, 2019). La Convention Citoyenne pour le Climat, qui est l’une des propositions du chef de l’Etat à ce qu’il a retenu du Grand Débat, a contourné cette non-représentativité par le tirage au sort des 150 participants parmi l’ensemble des citoyens Français. Malgré cela, une faible proportion de ces derniers se sont intéressés aux débats et aux propositions qui ont sans-doute manqué d’appui et de relais citoyens pour venir s’imposer avec force dans l’agenda législatif.

Face à ce constat ou cette difficulté à attirer ceux que l’on peut appeler les « invisibles » de la participation -qui existent bien mais qu’on ne « voit » pas dans ces échanges entre élus et citoyens »-, les pouvoirs publics sont désemparés et font de plus en plus appel à des agences de concertation pour les « aider » à faire de la participation. Si cela montre que l’idée de recueillir la parole citoyenne est devenue incontournable, il ne faut pas tomber dans un civicwashing bon ton mais inefficace, sous peine d’engendrer encore plus de frustrations. De nombreux observateurs s’alarment de constater les inégalités qui existent au sein de ces démarches censées promouvoir l’inclusion quand le rejet des populations précaires vis-à-vis de celles-ci qui peinent à prendre en compte leurs problématiques d’exclusion est grandissant (Gilli 2018)

Ce phénomène qualifié de « montée de l’impératif délibératif » (Blondiaux, Sintomer, 2002) décrit un décalage de plus en plus grand entre l’injonction règlementaire à faire participer les citoyens – ce qui est affiché et imposé- et les résultats des dispositifs participatifs. Si la participation est devenue une obligation dans les démocraties modernes, de nombreux chercheurs montrent qu’elle n’est pas forcément la garantie d’une avancée démocratique concrète. Loic Blondiaux (2020) rappelle les conditions suivantes pour bien débattre et surtout impliquer les citoyens :

  • L’élu ou le pouvoir public mandataire doit avoir réellement envie et être prêt à écouter
  • Définir une question ou un mandat clair auquel répondre
  • Apporter une méthode pour encadrer et débattre efficacement
  • Garantir une représentativité : pas de participation pour  « professionnels » de la participation (ce qui signifie des conditions d’organisation adaptées à tous,  voire une indemnisation, une solution pour la garde d’enfants, …)

En outre, dans ces dispositifs, le citoyen n’est pas à l’origine du mouvement mais est invité par la puissance publique à y participer. Comment concevoir alors un dispositif qui mette réellement un collectif de citoyens, issu de leur territoire, au cœur du réacteur de projets qui les concernent ?

3.    Vers une nouvelle façon de mobiliser : la co-décision par des acteurs-relais

La démocratie participative, souvent pensée comme descendante (qui correspondrait à l’ouverture du pouvoir central), est en train de démontrer ses limites à travers l’échec des processus de participation en France, souvent critiqués pour leur institutionnalisation. Face à cette désillusion, de nombreux chercheurs préconisent un mouvement inverse, bottom-up, qui consisterait à partir de l’engagement citoyen pour construire une nouvelle forme de gouvernance réellement participative. Pour pallier cette tendance, des acteurs de terrain -en collaboration avec des chercheurs- repensent cette dynamique qui consisterait à « ouvrir le pouvoir », pour aller vers une émancipation et un leadership venant d’ « en bas » pour « prendre du pouvoir d’agir ». Ce type de démarche de recherche contributive[1] vise à favoriser la participation de tous au débat public, montrer qu’on peut innover, proposer, partager, même si on n’est pas professionnel mais « profane », autrement dit pas reconnu académiquement comme « expert ». C’est le sens des expérimentations que j’observe et que Crois/Sens mène notamment à Mirecourt depuis plusieurs années en collaboration avec les acteurs du territoire (dont la SCIC Citeomix) et différents chercheurs[2] spécialistes des questions de nouvelles gouvernance de mobilisation citoyenne, d’évaluation extra-financière, d’économie contributive…

Pour Crois/Sens, les dispositifs descendants de « consultation » citoyennene contribuent pas à mettre les citoyens en capacité d’agir sur leur territoire. Ladite « participation » citoyenne qui tend à les remplacer depuis quelques années aboutit souvent à des formes de domination dans le processus de délibération, et n’est pas plus efficace. Par ailleurs, les modalités d’engagement ont évolué et ne trouvent pas de représentation dans ces dispositifs institutionnels, ce qui suggère d’orienter le processus de mobilisation vers des acteurs déjà engagés pour les accompagner et les renforcer. Toutefois, ces citoyens engagés ne sont pas forcément représentatifs de toute la population et une partie de la population reste souvent à l’écart. L’une des conditions de ce changement est de ne plus chercher à « faire du nombre » ou à viser la représentativité immédiate des citoyens lors de débats publics, mais au contraire de s’appuyer sur ceux qui ont déjà la confiance des « invisibles » – ceux qui sont sous-représentés dans les dispositifs de participation. Ce parti-pris va donc à contre-courant des pratiques habituelles des agences de participations -qui vont-elles-même au contact-, et privilégie la médiation de tiers de confiance qui ont prouvé leur capacité d’empathie pour aller mobiliser leurs réseaux.

C’est le pari qu’a fait la SCIC Citeomix Mirecourt -accompagnée par Crois/Sens- qui a réuni une dizaine d’acteurs têtes de réseaux dans un socle de confiance pour porter ensemble un projet de territoire commun (cf. article en cours de publication). Via leur complémentarité de compétences, de relations, de savoir-faire, ils prennent progressivement confiance dans leur pouvoir d’agir et renforcent leurs capacités collectives. Ils apprennent à travailler ensemble, partager une culture commune pour construire ensemble ce « commun » à partir de leur territoire de vie partagé. Et surtout, à eux tous ils vont tenter d’embarquer dans leurs projets tous les habitants du territoire intéressés par la dynamique, y compris les plus vulnérables ou ceux qui sont habituellement éloignés des démarches d’innovations et de développement local. Ainsi, loin d’une certaine naïveté ou illusion, elle fait le pari la mise en capacité des acteurs-relais du territoire permettra d’aller toucher l’ensemble des citoyens, y compris les plus vulnérables (qui ont des besoins et problématiques spécifiques ) et de construire autour d’eux des projets légitimes. C’est en élargissant petit à petit le cercle des citoyens mobilisés que l’ensemble de la population sera touché pour aboutir à un changement global mais progressif. Ce type de démarches locales cherche à rendre les citoyens plus actifs, porteurs de leur propre projet, en formant des « acteurs-relais » qui, grâce à leur activité existante et légitime dans leur territoire, vont contribuer à l’engagement du premier puis deuxième cercle de leurs réseaux. Pour passer de la consultation à la co-décision, les citoyens doivent développer leur pouvoir d’agir afin de devenir moteurs de l’innovation dans leur propre territoire.

4.    Le « care » ou prendre soin de chacun pour co-construire ensemble

L’un des éléments avec lesquels les acteurs de la participation doivent composer est le fait qu’il est difficile de mobiliser durablement certaines personnes avec les mécanismes de participation institutionnels parce qu’elles en sont trop éloignées, pour plusieurs raisons : la précarité ou la pauvreté (terme qui les définit sous un angle plutôt économique), la vulnérabilité (terme revenu en force depuis la crise du COVID-19, ou encore la fragilité (qui renvoie plus à un aspect sanitaire). Parmi elles, certaines jouent pourtant un rôle essentiel dans la société mais ne se sentent pas concernés par les dispositifs descendants qui les « invitent » à s’exprimer , et préfère agir autrement , voir pas du tout quand elles sont dans des difficultés quotidiennes trop importantes. Or, pour considérer qu’un projet de territoire le soit véritablement, il faut qu’il puisse compter et répondre aux attentes de l’ensemble de ses habitants, y compris ses « invisibles ». Ainsi, l’inclusion des plus vulnérables dans la démarche est une condition sine qua non de réussite, et pour cela ces derniers doivent se sentir en sécurité, et avoir confiance dans l’idée que l’on « prend soin d’eux » à travers la poursuite des objectifs du projet. Il faut alors renverser la méthode ou le regard et partir de ces vulnérabilités pour construire autour ou à partir d’elles.

Ainsi, outre l’empowerment ou l’encapacitation et le gain de pouvoir d’agir qu’il est censé procurer à l’ensemble de la population, un projet de territoire doit être considéré comme un moyen de « prendre soin » de ses plus vulnérables et du lien social qui relie l’ensemble de ses habitants. La théorie du « care »  -ou éthique de la sollicitude- propose ainsi de considérer la vulnérabilité des plus faibles (enfants, malades, personnes âgées) non pas comme un problème marginal devant être pris en charge par des « subalternes » (les femmes, les migrant·e·s ou personnes racisées, classes populaires), mais le signe central d’une vulnérabilité et d’une responsabilité fondamentale qui est dorénavant celle de tous et toutes (Macé 2020). Cela suppose de prendre au sérieux les activités de service et toutes les institutions qui prennent en charge la grande vulnérabilité vitale ou sociale. Cette notion, empruntée à Donal Winnicott, un pedo-psychiatre états-unien dans les années 1970 qui mettait au centre la notion de soin dans la constitution de l’identité du nouveau-né, a été consolidée par plusieurs auteurs (féministes notamment) qui en ont fait un concept davantage politique. Joan Tronto, philosophe américaine, la définit ainsi comme « une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible » (Tronto 2008). Elle met en avant le caractère incontournable du soin et de l’attention dans les relations entre individues comme ciment de la société. D’après elle, quatre phases sont nécessaires pour construire un « bon care » :

  1. caring about consiste en cette disposition qu’est l’attention comme reconnaissance d’un besoin
  2. taking care of, désigne la prise en charge, le fait d’assumer une responsabilité.
  3. care-giving est mis en avant le travail effectif du soin et de sa compétence.
  4. le care-receiving, la capacité de réponse du bénéficiaire.

Ainsi, pour elle, ce sont ces quatre dimensions dans leur globalité et interactions (l’attention, la responsabilité, la compétence et la capacité de réponse) qui constituent une grammaire éthique de l’acte de care ((Tronto et Maury 2015, p. 147-150). Dans une optique plus féministe, cela signifie également que le personnel est politique, autrement dit que les activités traditionnellement dévolues à la sphère privée comme le maternage, l’éducation, le soin des ainés, le travail domestique, … sont des activités nécessaires au bon fonctionnement de la société et doivent donc être considérées à l’égal des autres activités (économiques, sociales, culturelles…). C’est parce que ces activités sont souvent effectuées par des femmes ou des personnes issues des catégories dominées que ce concept a été repris plus récemment dans les études de genre ou favorisant l’intersectionnalité du regard sur les rapports de pouvoir dans la société.

Ce concept commence à être utilisé en France dans les 2010 par les chercheurs et de plus en plus par les femmes et hommes politiques (Meyronin 2020), notamment depuis la crise sanitaire. En effet, la période de confinement a bien montré que des métiers essentiels mais souvent peu considérés sont incontournables pour assurer les fonctions de bases qui permettent aux autres (plus secondaires) de fonctionner. Les personnes qui en ont la charge sont souvent invisibles mais le deviennent en cas de crise puisqu’elles sont le rouage qui fait sauter toute la chaine. Pour s’assurer que ce chainon tienne, il faut lui reconnaitre une valeur (symbolique mais également monétaire) centrale. Ainsi, Cynthia Fleury,  philosophe et psychanalyste, préconise dans sa Chaire de Philosophie à l’Hôpital, d’étendre cette réflexion au spectre de la santé, qui, aujourd’hui nous le voyons, est primordial à l’équilibre de notre société. Mais pour elle, il y a un champ encore plus vaste dont il faut tenir compte. « C’est tous les métiers de la solidarité, tous les métiers de la proximité, qui font lien, tout ce qu’on appelle le capital social« , développe-t-elle. La société du Care est une société du « prendre soin » où on comprend que nos interdépendances sont des forces. « Des forces pour nous permettre de transformer le monde de la façon la plus créative possible et de la façon la plus solidaire« , précise-t-elle (Fleury 2020). Une société du care, c’est une société où les métiers du care sont valorisés.

En résumé, ces auteures nous invitent à considérer la vulnérabilité non pas comme un risque marginal mais comme central de la société, qui peut toucher tout le monde (handicap mais aussi chômage, maladie, vieillissement) et qui doit être pris en charge collectivement. En en faisant le socle ou le fondement de notre système démocratique, la valeur inestimable de ce travail de création et d’entretien (« prendre soin ») du lien social serait reconnue. Pour en revenir au début de cet article, il ne suffit donc pas de demander aux citoyens de s’exprimer ou de les « inviter à participer » aux débats qui peuvent leur paraitre complètement éloignés de leur préoccupations immédiates. En effet, une partie des habitants ou citoyens est éloignée, n’a pas accès économiquement, physiquement ou intellectuellement, de manière spontanée, à ce qui peut lui être proposé et il faut déployer d’autres stratégies d’inclusion. Ces méthodes d’implication prennent du temps et doivent être anticipées, pensées et planifiées, (et donc budgétées) dès la construction d’un projet. Ces « invisibles » ou « vulnérables » ont d’abord besoin de sentir qu’on prend ou qu’ils prennent soin d’eux pour pouvoir s’intéresser au territoire et donc aux autres. Tout projet de territoire doit comporter une dimension centrale d’attention au lien social qui relie entre eux ses différents acteurs, et qui est donc le premier ingrédient du « commun » qu’ils cherchent à faire naître. Pour que le territoire contribue à sa mission, le projet doit aider les aidants à aider les aidés, autrement dit « prendre soin » de tous, y compris de ceux qui font ce travail d’inclusion et de médiation. Le lien social est un commun dont tout le monde doit prendre la responsabilité.

5.    Conclusion : Co-construire au niveau local

Ces expériences et réflexions indiquent que c’est à partir du territoire et du niveau local que la coordination des différents acteurs nécessaires à la co-construction peut se faire, et dont le national peut s’inspirer. C’est tout le sens de la recherche territorialisée et contributive que ce wiki essaie d’inspirer : la mise en réseaux de territoires apprenants par le partage d’expériences concrètes de mise en action bottom-up. L’Etat et les pouvoirs publics sont donc appelés à repenser leur rôle dans cette dynamique…

6.    Bibliographie

Bacqué, Marie-Hélène et Gauthier, Mario. 2011. « Participation, urbanisme et études urbaines : Quatre décennies de débats et d’expériences depuis “A ladder of citizen participation” de S. R. Arnstein », Participations, vol. 1, n° 1, p. 36.

Barthe, Yannick. 2006. Le pouvoir d’indécision : la mise en politique des déchets nucléaires, Economica, Paris : .

Boy, Daniel. 2009. « La place de la question environnementale dans le débat public », Regards croisés sur l’économie, n° 6, n° 2, p. 48‑55.

Callon, Michel, Akrich, Madeleine et Latour, Bruno. 2013. « Pour une sociologie des controverses technologiques », in Sociologie de la traduction : Textes fondateurs, Paris : Presses des Mines, p. 135‑157.

Callon, Michel, Lascoumes, Pierre et Barthe, Yannick. 2001. Agir dans un monde incertain: essai sur la démocratie technique, Paris : Editions du Seuil.

Carrel, Marion. 2004. Faire participer les habitants ? : la politique de la ville à l’épreuve du publicParis 5.

CitizenLab et Blondiaux, Loic. 2020. Webinaire | Les conventions citoyennes à l’échelle locale.

Combe, Lila. 2010. « Approche symbolique ou gestionnaire ? L’effet du débat sur les choix de planification », L’Espace Politique. Revue en ligne de géographie politique et de géopolitique, n° 10.

Fleury, Cynthia. 2020. La société du CareBrut.

Fourniau, Jean-Michel. 2013. « Débat public », in Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation sous la dir. de CASILLO I. avec R. Barbier, Blondiaux,F. Chateauraynaud, J-M. Fourniau, R. Lefebvre, C. Neveu et D. Salles, Paris : .

Fourniau, Jean-Michel. 2007. « L’expérience démocratique des « citoyens en tant que riverains » dans les conflits d’aménagement », Revue européenne des sciences sociales. European Journal of Social Sciences, XLV‑136, p. 149‑179.

Fourniau, Jean-Michel. 2001. « Le conflit du TGV Méditerranée: la structuration d’un espace public de discussion de la légitimité des décisions », in Métropolisation, gouvernance et citoyenneté dans la région urbaine marseillaise sous la dir. de A. Donzel, Maisonneuve & Larose, Paris : , p. 467‑485.

Gardesse, Camille. 2012. La « concertation » citoyenne dans le projet de réaménagement du quartier des Halles de Paris (2002-2010). Les formes de la démocratisation de l’action publique en urbanisme et ses obstacles, Paris-est.

Garibay, David. 2015. « Vingt-cinq ans après Porto Alegre, où en est (l’étude de) la démocratie participative en Amérique latine ? », Participations, vol. 11, n° 1, p. 7.

Gilli, Frédéric. 2018. « Participation : et si on changeait enfin les règles du jeu ? », Métropolitiques.

Godard, Olivier. 1990. « Environnement, modes de coordination et systèmes de légitimité : analyse de la catégorie de patrimoine naturel », Revue économique, vol. 41, n° 2, p. 215‑242.

Lascoumes, Pierre. 1994. L’éco-pouvoir. Environnements et politiques, La Découverte.

Lolive, Jacques. 1997. « La montée en généralité pour sortir du Nimby. La mobilisation associative contre le TGV Méditerranée », Politix, vol. 10, n° 39, p. 109‑130.

Macé, Eric. 2020. « Nous sommes en care », AOC media – Analyse Opinion Critique.

Meyronin, Benoît. 2020. « Une société du care : un projet municipal loin d’être « nunuche » », The Conversation, URL : http://theconversation.com/une-societe-du-care-un-projet-municipal-loin-detre-nunuche-131311, consulté le 15 octobre 2020.

Stiegler, Bernard. 2020. Bifurquer: « il n’y a pas d’alternative », Paris : Éditions Les Liens qui libèrent.

Trom, Danny. 1999. « De la réfutation de l’effet NIMBY considérée comme une pratique militante. Notes pour une approche pragmatique de l’activité revendicative », Revue française de science politique, vol. 49, n° 1, p. 31‑50.

Tronto, Joan C. 2008. « Du care », Revue du MAUSS, n° 32, n° 2, p. 243‑265.

Tronto, Joan C et Maury, Hervé. 2015. Un monde vulnérable: pour une politique du care.

Camille Morel


[1] Qui vont plus loin que la recherche-action en permettant de constituer une méthode qui repose sur la constitution de communautés de recherche intégrant les diverses formes de savoirs, pratiques et théoriques  (Stiegler 2020)

[2] Des chercheurs et chercheuses qui font partie des auteurs de ce Wiki : Camille Morel, Clément Morlat, Sébastien Poulain, Cécile Ezvan, …

Commentaires

  1. Moyrand

    Merci Camille pour ce bel article très inspirant, que je transmets autour de moi.
    A la fondation Gattefossé, nous partageons en ce moment des partages d’expériences autour de l’accompagnement des soignants par l’olfactothérapie d’huiles essentielles.
    Bonne continuation et une bise toute la famille.

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